
Apport-cession : le mécanisme qui diffère l'impôt
Le mécanisme du sursis d'imposition
L'apport-cession est une technique d'optimisation patrimoniale née pour répondre à une situation type : un dirigeant ou un associé qui souhaite céder sa société pour un prix élevé, et qui voudrait réinvestir le produit de la vente sans subir immédiatement l'imposition de la plus-value. Le mécanisme repose sur deux étapes. Première étape : l'apport des titres à une holding contrôlée par le même associé. L'apport est valorisé au prix de marché, ce qui fait apparaître une plus-value latente. L'article 150-0 B ter du CGI permet de placer cette plus-value en report d'imposition : aucun impôt n'est dû à ce stade.
Seconde étape : la holding cède les titres reçus en apport à un acquéreur tiers. La holding encaisse le prix de cession. Comme elle a reçu les titres à leur valeur d'apport (égale au prix de cession), elle ne réalise techniquement aucune plus-value. Le produit de la vente est donc encaissé sans imposition immédiate au niveau de la holding (sauf quote-part de frais et charges de 12 % sur le régime des titres de participation).
Le report d'imposition de la plus-value initiale est maintenu tant que les conditions du dispositif sont respectées. Si elles sont rompues, la plus-value devient immédiatement exigible, majorée des intérêts de retard. L'enjeu est donc de tenir les obligations imposées par l'article 150-0 B ter sur toute la durée du dispositif.
L'obligation de remploi à 60 % sous 2 ans
Si la holding revend les titres apportés dans les 3 ans suivant l'apport, elle doit réinvestir 60 % du prix de cession dans une activité économique éligible, et ce dans un délai de 24 mois à compter de la cession. À défaut, le report tombe et la plus-value initiale devient exigible immédiatement.
Les activités éligibles sont strictement définies. Sont admis : l'acquisition de moyens permanents d'exploitation, la souscription au capital de sociétés exerçant une activité commerciale, industrielle, artisanale, libérale, agricole ou financière (hors gestion patrimoniale), l'acquisition de titres conférant le contrôle d'une société exerçant une telle activité.
Sont exclus du remploi éligible : l'immobilier locatif passif (SCI à l'IR sans activité commerciale), les placements financiers (assurance-vie, comptes-titres), la gestion patrimoniale au sens large. C'est le piège classique : une holding qui réinvestit en SCI locative nue ne satisfait pas l'obligation. L'administration requalifie, la plus-value tombe.
Si la holding conserve les titres apportés plus de 3 ans avant de les céder, l'obligation de remploi disparaît. C'est une voie alternative quand l'objectif n'est pas de céder rapidement.
Articulation avec d'autres dispositifs
L'apport-cession se combine avec plusieurs dispositifs patrimoniaux pour démultiplier les effets. Combinaison avec le pacte Dutreil : si la holding qui reçoit l'apport est qualifiée animatrice, ses titres peuvent ensuite être transmis par donation avec un abattement de 75 %. L'associé apporte ses titres à la holding, place la plus-value en report, puis donne les titres de la holding à ses enfants avec Dutreil. Le sursis d'imposition est purgé définitivement au décès si la donation a eu lieu avec démembrement et que les héritiers conservent la nue-propriété.
Combinaison avec le démembrement : l'apport peut être réalisé en démembré, l'usufruit conservé par l'apporteur et la nue-propriété transmise aux enfants. Le report d'imposition se maintient, et la transmission profite des abattements et de la décote pour démembrement.
Combinaison avec la holding patrimoniale : pour les opérations immobilières, le remploi peut être effectué dans une société d'exploitation immobilière (location meublée à titre professionnel, marchand de biens, exploitation hôtelière) plutôt que dans de la location nue passive. C'est la seule voie d'articulation propre entre apport-cession et patrimoine immobilier. Voir aussi notre dossier arbitrage IR/IS.
Les risques de requalification en fraude
L'administration fiscale exerce une vigilance accrue sur les apports-cessions depuis l'arrêt du Conseil d'État du 22 février 2017. Les schémas où le remploi est purement de circonstance, sans réalité économique, sont systématiquement contestés. Investir dans une coquille vide, dans une société sans activité réelle, ou dans un placement déguisé en activité économique peut faire tomber le report et entraîner une qualification de fraude fiscale (article L. 64 du LPF).
Les conséquences d'une remise en cause sont lourdes : rappel de la plus-value au taux applicable à la date d'apport (souvent 30 % au minimum), intérêts de retard de 0,20 % par mois, majoration de 40 % pour manquement délibéré, voire 80 % pour abus de droit. Sur une plus-value de 1 M€, l'addition peut frôler 600 000 €.
Chez CPIM, l'apport-cession ne se conçoit qu'avec un projet de remploi documenté en amont : business plan de la cible de réinvestissement, due diligence préalable, démonstration de l'intérêt économique réel. La rigueur procédurale n'est pas un luxe, c'est ce qui protège le sursis d'imposition sur 20 ou 30 ans.
Cas pratique chiffré 2026
Patrick, dirigeant fondateur d'une SARL agroalimentaire, prévoit la cession de sa société pour 3,2 M€ en septembre 2026. Plus-value latente après valeur d'origine et provisions : 2,8 M€. Imposition directe au PFU 30 % = 840 000 €.
Patrick opte pour l'apport-cession via une holding nouvellement créée (SAS Patrick Patrimoine). En janvier 2026, il apporte les titres à la holding (valeur 3,2 M€). Plus-value mise en report sous article 150-0 B ter. En septembre 2026, la holding cède les titres à un industriel pour 3,2 M€ (pas de plus-value société, prix d'apport = prix de cession).
La holding doit remplir l'obligation de remploi 60 % : 3,2 M€ × 60 % = 1,92 M€ à réinvestir dans une activité économique éligible sous 24 mois. Patrick identifie l'acquisition de 65 % d'une PME industrielle pour 1,8 M€ (juin 2027) + souscription au capital d'une SAS commerciale pour 150 k (septembre 2027). Total remployé : 1,95 M€, obligation satisfaite.
Économie fiscale : 840 000 € d'impôt différé sur potentiellement 20+ ans. À la transmission par décès, le report est purgé définitivement, fiscalité de succession sur la valeur de la holding (avec démembrement préalable et abattements). Sur cette stratégie, l'économie réelle ultime peut dépasser 600 000 € nets sur la durée.
Comparaison avec les alternatives
Face à l'apport-cession, plusieurs alternatives existent. La cession directe avec paiement immédiat de la flat tax 30 % reste la voie la plus simple. Pour Patrick : 840 000 € d'impôt en année N. Net disponible immédiat 2,36 M€ pour réinvestir librement. À privilégier si Patrick veut consommer ou diversifier hors activité économique éligible.
Le réinvestissement en assurance-vie ou contrat de capitalisation permet de différer l'impôt sur les produits mais ne purge pas la plus-value latente. Patrick paierait quand même les 840 000 € d'impôt initial.
L'abattement renforcé dirigeant partant à la retraite (article 150-0 D ter) offre 500 000 € d'abattement sous conditions (cessation activité, départ effectif à la retraite dans les 2 ans). Cumulable avec PFU. Pour Patrick à 62 ans, ce dispositif peut être plus simple et donne 150 000 € d'économie immédiate, sans contrainte de remploi.
Les 5 erreurs à éviter
1. Investir le remploi dans de l'immobilier locatif passif (SCI à l'IR sans activité commerciale). C'est l'exclusion explicite la plus piégeuse. Le sursis tombe immédiatement.
2. Ne pas respecter le délai de 24 mois pour le remploi. Le délai est strict, sans dérogation possible. Au-delà, l'impôt devient exigible avec intérêts de retard.
3. Investir dans une coquille vide ou un schéma de circonstance. L'administration requalifie en fraude fiscale (article L. 64 LPF), avec majoration 80 %.
4. Distribuer les fonds en dividendes depuis la holding avant remploi. Cela rompt le sursis et fait tomber le report.
5. Conserver les titres de la cible de réinvestissement moins de 12 mois après leur acquisition. La conservation post-remploi est exigée.
FAQ pratique
Q : Le remploi en SCI à l'IS est-il éligible ? Pour une SCI à l'IS qui exerce une activité opérationnelle (LMP, exploitation hôtelière), oui. Pour une SCI patrimoniale locative classique, non.
Q : Que se passe-t-il si je conserve les titres plus de 3 ans dans la holding ? L'obligation de remploi disparaît automatiquement. Le sursis se maintient sans condition.
Q : Puis-je transmettre les titres de la holding par donation en gardant le sursis ? Oui, et c'est la stratégie de purge classique. La donation à un héritier maintient le sursis. Au décès, le report est définitivement purgé.
Q : L'achat d'immobilier commercial loué à une PME exploitante est-il éligible ? L'immobilier d'exploitation peut être éligible si l'activité immobilière elle-même est qualifiée d'activité économique (marchand de biens, location meublée professionnelle), mais la simple détention pour location nue à un tiers ne l'est pas.
Q : Le dispositif s'applique-t-il aux SAS et SARL ou aussi aux SCI ? L'apport-cession concerne les titres de société soumis aux plus-values mobilières (article 150-0 A CGI). Les SCI à l'IR cédées relèvent plutôt du régime immobilier, donc l'apport-cession n'est généralement pas applicable.
À retenir
1. L'apport-cession (article 150-0 B ter CGI) permet de différer l'imposition de la plus-value de cession via une holding contrôlée.
2. Si la cession intervient moins de 3 ans après l'apport : obligation de remploi 60 % du prix dans une activité économique éligible sous 24 mois.
3. Activités éligibles : commerciale, industrielle, artisanale, libérale, agricole. Exclues : immobilier locatif passif, placements financiers, gestion patrimoniale.
4. Le sursis est purgé définitivement à la transmission par décès, ce qui en fait un outil patrimonial de très long terme.
5. Rigueur procédurale obligatoire : documentation économique du remploi, conservation des titres, suivi annuel formulaire 2074-ETS.
Sources & ressources officielles
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